Tamaris nous donne la banane

Midi Libre, janvier 2020, par Régis Cayrol, ancien président de la cour d’assises de Montpellier

Porter comme prénom celui du village du Maroc où ses parents se sont rencontrés, là où est né leur amour, est peu banal mais place l’intéressée sous d’excellents auspices.

Lorsque cette hyper timide prend la parole, c’est pour nous délivrer, avec rigueur et détermination, un discours dont la justesse n’a d’égale que la vigueur. 

La montpelliéraine Tamaris Fürstenheim a gagné, haut la main, le concours national de plaidoiries des élèves-avocats du Mémorial de Caen.

Pour cette joute verbale, il y avait pléthore d’options tant les victimes de la brutalité, du populisme, des dictatures assumées ou cachées sont nombreuses. Elle a choisi de parler des petites gens qu’aimait aussi Jean Ferrat qui, avec Aragon, disait aussi que la femme est l’avenir de l’homme. Elle nous en donne un si bel exemple. 

A cette époque où les hommes sont plus souvent épris de certitudes que de vérité, elle se dresse, à travers le destin de Marie-Anne Georges, face à l’injustice dans ce qu’elle a de plus vil, citant Aimé Césaire et James Baldwin. 

Marie-Anne Georges est une ouvrière qui a passé, usé sa vie dans les tâches les plus dures qu’il soit possible d’accomplir, au ras du sol, dans une plantation. Tout cela sous le lourd mépris de ceux qui, sans un regard, l’employaient, l’exploitaient, ayant à peine ouï que l’esclavage était aboli, n’en avaient cure et tiraient un large profit des 270.000 tonnes de bananes qu’exportait annuellement cette île, joyau des Antilles. 

Marie-Anne Georges, au péril de sa vie, de ses mains nues a largement contribué à la construction de ces gains, épandant le pesticide qui allait les lui ronger jusqu’à empoisonner son sang et le sol de sa patrie. 

La forme conditionne le fond. Le verbe de Tamaris a fait ressentir de manière palpable, au jury et au public, la présence fétide et mortifère de ce produit, le Chlordécone, générateur de douleur et de profit.

Belle âme et pensée forte

Nulle concession pour les exploiteurs et l’Etat leur complice, juste un regard pour la victime, son égale. Sa sincérité, sa force de conviction, la rigueur formelle de son discours nous ont non seulement convaincus de la justesse de la cause qu’elle a choisie de défendre aux yeux du Monde, mais aussi rassurés sur ceux et celles à qui nous allons laisser ce monde tellement lézardé.

Tamaris Fürstenheim est belge. Seul peuple véritablement européen semble-t-il. Et elle le prouve en ayant choisi de venir vivre à Montpellier, lieu géométrique de ses amours, et rampe de lancement de son avenir puisqu’elle est élève-avocate ce qui, aujourd’hui, compte-tenu des souffrances de cette profession, est, encore une fois, un acte de courage à mettre à son crédit. 

D’une exceptionnelle vivacité intellectuelle, pétillante en diable, féministe, libre et indépendante, elle consacre ses dimanches à travailler pour assurer cette liberté à laquelle est elle viscéralement attachée, cette formidable comédienne qui, aussi, fut l’avocate d’Horace, est un exemple qu’il serait anormal de ne pas clamer ici.

Défendant une cause juste, avec énergie et détermination, elle a ramené à Montpellier un trophée qui honore la ville mais fait aussi que la ville se devrait de l’honorer, couronnant ainsi une belle âme et une pensée forte.

En un mot, malgré la cruauté du sujet dont elle nous a fait partager la justesse, Tamaris Fürstenheim, par la force et la beauté de son discours, nous a convaincus de mettre les producteurs de banane au régime.